Jean-François MAILLET

écrivain

Introduction.

Il y a une dizaine d’années, passionné par l’affaire des fusillés pour l’exemple des Essarts-lès-Sézanne (pour plus de détails, lire : « L’aventure de « Champagne Rouge Garance »), je décide de partir de ce faits divers tragique et atypique (trois des fusillés sortiront vivants de l’exécution) pour construire un longue nouvelle.

On y retrouve quelques éléments qui, plus tard, feront « Champagne Rouge Garance ».

Voici cette nouvelle.

Je vous livre d’abord le plan, puis la nouvelle elle-même. Je ne l’ai pas retravaillée, elle est donc « brut de décoffrage ». Le plan est complet, mais la nouvelle, elle, est inachevée.

C’était ma première tentative, avortée, pour transformer ce fait réel en objet littéraire.

Le plan.

1°) - Un mec doit ranger son grenier (Il est en train de le faire) : Il vend sa maison.

- Il tombe sur une vieille malle. Il l’ouvre. A l’intérieur, un carnet militaire et un vieux cahier. Il commence à lire le cahier. C’est le nom de son arrière grand-père (il se souvient qu’on lui a dit qu’il avait fait la guerre 14).

 

2°) « Après ce que j’ai vécu, je tiens à raconter ce qui m’est arrivé. Je suis à l’hôpital… » (Il n’est pas en très bonne santé et préfère écrire tout de suite). Il parle de sa mobilisation rapidement.

 

3°) Il se retrouve dans un régiment, avec des mineurs de Valenciennes, comme lui. Ils forment vite un groupe de 5 copains.

 

4°) C’est la retraite : La retraite est stoppée. Ils creusent des tranchées près d’un bois (ils sont en deuxième ligne) : Trouver un nom hypothétique et imaginaire de village.

 

5°) Soudain, bombardements, bruits de mitrailleuses. 1 groupe de 1ère ligne déboule dans leur tranchée complètement affolé. Ils crient que les Allemands arrivent en force. Et ils  détalent comme des lapins.

 

6°) Les 5 amis, pris sous le coup de la panique (ne pas les laisser réfléchir trop longtemps ; c’est une division de réserve, ils n’ont jamais combattu), s’enfuient aussi. C’est la débandade générale. Ils hésitent à fuir, mais leur chef n’est pas là : ils le cherchent ?

 

7°) Ils courent comme des fous dans les champs, et l’obscurité. Ils aperçoivent un village. Ils sont complètement perdus (insister là-dessus, bien montrer qu’ils ont été pris de panique et qu’ils se sont égarés). Ils ne voient plus d’autres soldats. Il n’y a personne d’autre de leur compagnie avec eux.

 

8°) Ils arrivent près d’une ferme. Sortent 2 hommes. L’un d’eux s’élancent vers eux et leur demande ce qu’ils font là (il a lu le numéro du régiment).

- Normalement, le 327e, vous ne devriez pas être là ! Qu’est-ce qui se passe ?

 

9°) Nous racontons ce qui s’est passé. L’homme, qui est en fait le général de division, s’énerve :

-     Vous n’avez rien à foutre là ! Désertion ! (A détailler)

 

10°) Il les fait enfermer dans une cave. Nous protestons que nous n’avons rien fait. Le général est déjà reparti de son côté.

 

11°) Des gendarmes (ou soldats) les enferment dans une cave. Ils se demandent ce qui va leur arriver. Désertion, il y a les pessimistes par rapport au mot désertion, et ceux qui disent que, de toute façon, ils n’ont pas déserté et qu’on les croira, qu’on arrivera à prouver leur bonne foi.

 

12°) D’autres soldats reviennent. Un gradé ? Il leur annonce qu’ils ont déserté leur poste. Ils sont condamnés à mort, et seront fusillés au matin. Un de nous s’énerve :

- Y a pas que nous à avoir quitté notre poste !

Les autres se rebellent :

- C’est injuste ! La mort pour ça ! Parce qu’on a paniqué ! On a quitté notre poste, mais on a cru que les Allemands étaient là !

Le colonel s’en va, imperturbable. Il leur a dit que l’attaque n’était rien du tout, qu’elle avait été vite endiguée. La porte est refermée.

- Pourquoi on n’a pas de procès ? On va être fusillés comme ça, comme des malpropres !

 

13°) L’un d’eux s’énerve sur la porte :

- Mettez-nous en première ligne ! On préfère être fusillés par les Allemands que par les nôtres ! C’est trop injuste !

Il y a les résignés. Qui disent qu’il n’y a rien d’autre à faire. Ceux qui sont accablés, qui pleurent, ceux qui se révoltent : il y a plusieurs réactions.

A détailler.

 

14°) Un prêtre passe. Ils sont tous croyants. Ils se confessent.

 

15°) Le temps passe. Certains parlent de leur famille.

Débordement : Un soldat craque (Avoue qu’il a tué quelqu’un ? Qu’il a trompé sa femme ? Qu’il n’a jamais aimé sa femme ?)

Un propose d’essayer de s’enfuir.

 

16°) 6.00 du matin. Le soleil se lève. Aube magnifique. La journée va être splendide. On vient les chercher. On les emmène brutalement à une ferme isolée, en pleine campagne. Le régiment est là, au garde-à-vous. Personne ne moufte.

 

17°) On les fait mettre debout, sans poteau. Tout se fait assez précipitamment. On ne leur bande pas les yeux.

Coups de feu. Ils tombent. Je suis blessé à la jambe mais je fais le mort. J’entends un officier qui dit :

- Non, je ne peux pas les achever ! C’est… C’est trop horrible.

Le silence se fait.

 

18°) Un camarade le secoue. Il n’y a qu’eux de survivant.

 

19°) Ils discutent de la démarche à suivre. Ils préfèrent se rendre, cela leur semble la décision la plus sage.

 

20°) Ils rejoignent leur régiment. Je pars pour l’hôpital. J’ai perdu beaucoup de sang. Mon pote m’aide. Grosse discussion pendant la marche.

 

21°) Il est à l’hôpital : il vient d’apprendre que son autre pote est mort en 1ère ligne dans une action suicidaire.

 

22°) Le journal s’arrête le jour où il va être opéré.
Retour dans le présent.

Le mec trouve un objet symbolique au fond du coffre. Quel objet ?

On s’arrête là.

 

 

 

L’histoire.

Jacques souffla et commença à escalader l’escalier qui menait au grenier. Les marches en bois étaient usées et peu régulières, et il fallait faire très attention.

Il s’épongea le front. Aller au grenier par une telle chaleur, c’était un véritable calvaire. Mais Jacques n’avait pas le choix.

Dans une semaine, la maison de famille changerait de main et il fallait que tout soit débarrassé. Le reste de la maison avait été déblayé, restait ce grenier…

Il avait fallu vendre cette vieille maison, un peu croulante mais qui avait accueilli plusieurs générations de sa famille.

Sa mère était morte et plus personne ne voulait y habiter. Trop de souvenirs ? Trop d’entretien pour y venir seulement un week-end de temps en temps ?

Il avait dépassé le temps des questions. La maison était vendue et il ne fallait plus penser à tout cela. Tous les souvenirs avaient été répartis entre lui et ses sœurs. Il ne restait plus que les murs. On dit que les murs ont des oreilles. Qu’ils s’imprègnent des odeurs de la vie ?

Il arriva au grenier, essoufflé. Depuis combien de temps n’était-il pas monté là ? Il se souvient qu’enfant, il jouait à cache-cache au milieu des vieilles malles et des piles de journaux couverts d’une couche impressionnante de poussière.

Rien n’avait changé. Il trouvait les lieux plus petits que dans les souvenirs qu’il gardait de son enfance. Mais le capharnaüm était le même.

- Il va me falloir plus qu’une vie pour débarrasser tout cela ! soupira-t-il.

Il erra au milieu des vestiges oubliés de sa famille, laissant ses empreintes de pas sur la poussière qui couvrait le plancher vermoulu.

Il y avait des vieux jouets éventrés (« Pourquoi ne les a-t-on pas jetés tout de suite ?), des malles, des caisses et tout un fatras de choses qui partiraient directement à la poubelle.

- On garde, on garde. Et puis, à quoi bon ? Pour se souvenir ? Par peur de jeter ? En se disant que, peut-être, éventuellement, ça peut encore servir ?

Soudain il trébucha dans une petite malle. Il s’étala de tout son long sur le plancher, sans mal. La malle, sous le choc, s’ouvrit et répandit son contenu à ses pieds.
Il se releva, s’épousseta rapidement. Et vit ce qui était contenu dans la malle. Tout d’abord il vit un uniforme bleu horizon. Enfin, ce qui avait dû être bleu horizon par le passé. L’uniforme avait dû être plié mais là, il venait de se défaire et s’étalait sous ses yeux. Il aperçut un trou au niveau de la cuisse gauche.

- Un trou de balle ? songea-t-il aussitôt.

Il se souvint alors qu’on lui avait parlé de son arrière-grand-père, mort lors de la guerre 14-18. Mais on ne s’était jamais tellement épanché sur le sujet. Il avait, se souvient-il, posé quelques questions, mais sa grand-mère était restée bien mystérieuse sur le sujet.

Il se baissa et poussa l’uniforme. Il aperçut alors un carnet militaire. Et un vieux cahier tout gondolé par l’humidité. Il laissa le carnet militaire et prit le cahier.

Il l’ouvrit.

Les pages étaient couvertes d’une fine écriture manuscrite. Et à part quelques tâches d’humidité, le tout était très lisible.

Il commença à lire le début. Sa curiosité avait été aiguisée. Par les silences de sa grand-mère. Et par ce trou dans la cuisse de l’uniforme.

Il allait peut-être enfin apprendre quel avait été le destin de cet arrière-grand-père dont on ne parlait pas.

Il commença à lire à haute voix, conscient d’être en train de réveiller les morts.

- Je suis à l’hôpital. Depuis trop longtemps déjà. Le temps prend son temps. Alors j’ai décidé d’écrire pourquoi je suis arrivé là. Et puis qu’on sache ce qui est arrivé à mes camarades d’infortune. Si jamais quelqu’un lit un jour ce cahier…

C’est une infirmière, une fille bien mignonne, qui m’a procuré ce cahier. Et une plume et de l’encre. Je n’ai jamais été passionné par l’écriture. Et je n’ai jamais beaucoup écrit de ma vie. Mais là, il faut que je le fasse. Pour me libérer l’esprit de cette sombre histoire. Et que, quelque part, mes amis ne tombent pas dans l’oubli le plus total.

Alors je vais commencer par le début. En ce 2 août 1914, qui a marqué le début de la guerre, mais la fin de notre vie à tous.

Il a fallu quitter la mine, et mon quartier d’Anzin. la mine ne me manque pas beaucoup. Mais Ernestine et les enfants, si. Je pense à eux souvent. Tout le temps.

Donc on a déclaré la guerre à l’Allemagne. C’est sûrement une guerre juste, et les Boches sont des salauds, mais c’est emmerdant de prendre le fusil et de partir vers l’inconnu. Nous serons à Berlin dans trois semaines, on nous disait. On y croyait pas de trop, à tout ça, vu qu’à la dernière guerre, les Boches nous avaient foutu la raclée. Mais on est parti quand même. On n’avait pas trop le choix. Et on ne nous a pas demandé notre avis.

Je me suis retrouvé dans un régiment de réserve. A l’arrière.

On s’est installé à la frontière française, du côté de Charleroi, donc pas très loin de chez moi, et on a attendu. Je logeais dans une grange.

Là, j’ai retrouvé un mec qui était avec moi à la communale. On s’est tout de suite retrouvé. Il s’appelait Jacques. Mais tout le monde l’appelait Jacquot. Jacquot, il était pas vraiment heureux d’être là. Il devait se marier au mois de septembre et, malgré tout ce qu’on disait sur cette guerre qui n’allait pas durer, il n’était pas sûr d’être revenu à temps.

- Putain de guerre ! grommelait-il sans cesse. J’espère que personne va profiter que je suis pas là pour me piquer ma promise !

Quand on s’est retrouvé, il a fallu qu’il me montre une photo de sa future femme. C’est sûr qu’elle était pas mal ! Blonde, et avec des rondeurs bien placées. Je comprenais que cette guerre l’emmerde plus que tout !

Il avait souvent le cafard et restait parfois isolé dans son coin, un bon moment. Parfois il pleurait. Des mecs ont commencé à se foutre de lui, mais ils ont pas insisté, il a failli leur casser la gueule.

Enfin, on discutait pas mal, des fois. Il bossait aussi dans une mine. On  parlait de ce que l’on était devenu depuis la communale. De toute façon on n’avait pas grand chose à faire qu’à parler. Les journées étaient longues. Il y avait les corvées le matin. Et l’après-midi, on faisait parfois de l’exercice. Mais la plupart du temps, on nous laissait tranquilles. On restait dehors à fumer, ou couchés dans la paille à bavasser.

On s’est fait deux autres potes, qui couchaient à côté de nous. Alfred, mais on l’appelait Al. C’était un grand costaud qui parlait fort et avait toujours une connerie à faire. Il avait 5 enfants mais il était content d’être là.

- Ca me fait des vacances, gueulait-il. On peut picoler sans se faire engueuler, et faire les cons ! ! !

Il saoulait un peu, parfois, mais on aimait ses coups de gueule.

- Quand on va se frotter aux Allemands, vous allez voir ! Je vais devenir une vraie terreur pour eux ! La guerre sera vite finie, une fois que je pourrais leur tirer dessus, à ces salauds !

Ou :

- De toute façon, c’est sûr qu’on va la gagner, cette putain de guerre ! Les Allemands, ils boivent trop de schnaps ! Nous, on boit du vin, c’est quand même moins fort ! Les boches, ils seront plus en état de tenir leur fusil !

C’étaient toujours un peu les mêmes rengaines, mais ça nous faisait rigoler.

Et puis il y avait Mélasipe. On l’appelait la mélasse. C’était un voisin d’Al. Un petit jeunot qui parlait que des nanas. Il était pas marié et il se vantait d’avoir couché avec toutes les filles de Valenciennes. Al n’arrêtait pas de le mettre en boîte et de se foutre de sa gueule.

Les deux bossaient aussi dans les mines.

Alors, comme on était 4 à s’entendre pas trop mal, on a passé quelques après-midi à jouer à la belote. Al gueulait tout le temps et nous traitait de tricheurs. Mais ça nous faisait rigoler et il gueulait encore plus.

On s’emmerdait un peu, mais c’était quand même sympa. On n’avait pas à se casser le cul à aller bosser à la mine. Bien sûr, les filles nous manquaient mais on s’amusait bien quand même.

Et puis, un après-midi, tout a changé.

On était en plein dans une épique partie de belote. Al était tout rouge et gueulait comme un lion.

Le colonel est entré dans la grange et a ordonné le rassemblement en armes.

Une fois dehors il nous a annoncé que les armées françaises opéraient un retrait stratégique, et que donc nous allions nous replier.

On s’est mis en colonnes par trois et on est parti sur les routes. Cette retraite a duré dix jours. On a cru que ça allait jamais s’arrêter. Un jour, y paraît qu’on a marché 60 kilomètres. De toute façon, on dormait pas plus de 4 heures par jour. Le reste du temps, on marchait comme des fous. Et on se faisait insulter par les chefs si on baissait la cadence !

Le 6ème jour, un soldat de notre régiment, un type nommé Fourré avec qui j’avais discuté une fois ou deux, était affalé dans le fossé. Il semblait complètement épuisé.

Notre général de division, le général Boutetroute qui, lui, voyageait en voiture, s’est arrêté.

On a tout vu parce qu’on était épuisé aussi et qu’on traînait la patte.

Il s’est précipité vers Fourré et il lui a foutu un coup de botte dans les cotes en gueulant :

- Lève-toi, la feignasse ! Debout, minable ! Et marche comme tout le monde !

Fourré a grogné, et a gémi, mais il n’a pas bougé. Nous, on s’était presque arrêtés, pour voir la scène.

Boutetroute lui a refoutu un coup de botte, suivi d’un coup de cravache. Fourré s’est replié sur lui-même. Et le général a hurlé :

- Debout, molasse ! Avec des glandus comme toi, qui s’effondrent à la première marche venue, on n’est pas prêt de la gagner, cette guerre !

Soudain Al est sorti du rang et s’est élancé vers le général. Mais ce dernier l’a vu arriver. Instantanément il a sorti son revolver et l’a braqué sur Al en disant :

- N’avance plus, soldat ! Et retourne dans le rang tout de suite ! Sinon je t’abats pour abandon de poste et menace envers un supérieur !

Son regard était noir, et terriblement méprisant. Al a baissé la tête et est retourné dans le rang.

Notre colonel s’est mis à gueuler :

- Vous allez avancer, bande de mauviettes !

On s’est remis en route. Je me suis retourné. Boutetroute avait posé son revolver sur la tempe de Fourré. Et il gueulait :

- Si tu te lèves pas tout de suite, je te bute !

5 minutes plus tard, on a entendu un coup de feu. Le soir, au campement, Fourré n’était pas avec nous…

Au 8ème jour, on a traversé la Marne. Les artificiers étaient là, prêts à faire sauter les ponts.

Et nous, on n’en pouvait plus. On était à bout de forces.

Ce soir-là, on a arrêté de marcher vers 9 heures. On était dans un village. Mais on s’est écroulé sur la place du village, sans retirer nos sacs. Nous n’en avions plus la force. Je savais que mes pieds étaient en sang, et gonflés. Ils me faisaient horriblement mal. Chaque pas était pour moi une souffrance. Mais je savais que si je retirais mes chaussures, je n’arriverais plus à les remettre, tellement mes pieds étaient gonflés.

Je commençais à essayer de m’endormir, quand Jacquot a  lancé, dans un souffle :

- La guerre est foutue ! On a perdu !

Al a sursauté :

- Qu’est-ce que tu racontes là ?

- Ouais, on a perdu ! Ca fait une semaine qu’on retraite ! C’est pas bon signe, c’est sûr !

Je n’avais plus la force de me mêler à leur conversation. Je n’avais plus qu’un souhait : m’endormir le plus rapidement possible.

- On peut pas perdre ! s’exclama Al, qui avait encore suffisamment de forces pour pousser une gueulante. C’est une retraite stratégique, on nous a expliqué ! C’est pour mieux baiser les Allemands ! Ils croient qu’on se replie, qu’on abandonne le terrain. Alors il se méfient plus ! Et tout à coup on va s’arrêter et leur foutre un sacrée raclée sans qu’ils s’y attendent ! Ils vont être verts !

- T’es vachement naïf, comme mec, toi ! Je suis sûr que les Allemands ont pris Valenciennes !… J’ai…

Il arrêta de parler et on se mit tous à le regarder. Il eut un sanglot et éclata en larmes.

- Alice… Et les Allemands… Ils vont la…

J’ouvris la bouche et murmurai :

- Y a des régiments qui défendent Valenciennes, c’est sûr !

- T’es aussi naïf que Al, toi ! dit Jacquot entre deux sanglots. Si on est là, c’est que toute l’armée française se replie. Valenciennes est aux Allemands. S’ils la touchent, je les…

Il serra les poings. Tout à coup, sa tête tomba en avant. Deux secondes plus tard, il ronflait.

Moi, j’ai pas réussi à m’endormir. Je songeai à ce qu’ils venaient de dire. Valenciennes envahie par les Allemands ! Et Ernestine seule avec les enfants… Comment ça allait se passer ? L’angoisse m’étreignait l’estomac et les pires images me passaient par la tête… J’étais là, à des centaine de kilomètres, à fuir comme un mouton, alors que ma famille était en danger. Ca n’allait pas du tout ! Je marchais dans une région inconnue, alors que j’aurais dû être sur le pas de ma porte, le fusil en main, bien calé, attendant que les boches se pointent, défendant chèrement toute ma famille. Jacquot m’avait refilé son angoisse ! La marche crevante avait anesthésié toutes mes pensées, et c’est mon pote qui avait tout réveillé !

A minuit, l’ordre de départ était donné. On avait du mal à marcher, mais la marche en arrière recommençait.

Après quelques heures de marche, Mélasipe s’écroula. Il était à bout de forces. Il faisait triste mine. Et ses seuls mots étaient :

- J’en peux plus ! J’en peux plus ! laissez-moi là ! Laissez-moi là !

Mais Al l’a vigoureusement attrapé. Il l’a aidé à se relever et il l’a aidé à marcher.

- Cachez-moi, les mecs ! murmura Al. Si le capo nous voit, il sera pas d’accord. Et je suis sûr que Boutetroute, ce salaud, est dans les parages !

- Silence dans les rangs ! entendit-on crier de l’arrière.

- Et pas sourd, le con ! soupira Al.

Ce cauchemar dura encore deux jours. Les routes étaient encombrées de civils qui, comme nous, fuyaient. Ce qui faisait que la plupart du temps, on passait à travers champs, au milieu des cultures qui n’avaient pas encore été récoltées, et au milieu de bois à la végétation luxuriante. Quand Jacquot voyait tous ces civils, avec leurs charrettes pleines de leurs affaires personnelles, il grommelait :

-     Les Allemands ont envahi Valenciennes ! C’est sûr !

On n’avait aucune nouvelle. Quand on demandait au caporal, il nous répondait qu’on n’avait qu’à s’occuper de rien, qu’il fallait juste suivre les ordres. Et il nous envoyait chier. Jacquot ne rêvait que d’une chose : lui envoyer son poing dans la gueule. Mais il était assez intelligent pour se retenir. Il savait qu’un geste de brutalité envers un supérieur, dans les circonstances actuelles, pouvait lui apporter de gros ennuis. Les gradés étaient à cran, ça se sentait, et c’était sûrement pas le moment de faire une esclandre.

On n’avait qu’à marcher, c’est tout.

Une rumeur rapporta que notre général de division avait encore flingué deux soldats qui, complètement épuisé, ne pouvaient plus faire un pas en avant.

Donc, deux jours après, on s’arrêta. Il n’était que 4 heures de l’après-midi. On se laissa tomber avec nos sacs à dos sur le sol du champ qui nous accueillait. On était près d’un bois, que l’on venait de traverser, et d’une ferme château à l’allure imposante.

On commençait à peine à souffler et à profiter du repos et de l’air qui nous soufflait sur le visage, quand soudain notre capo arriva en gueulant :

- Debout, bande de feignasses ! A vos pelles ! Creusement de tranchées !

On grogna pour la forme mais on savait qu’on avait pas le choix. L’armée, c’est pas très démocratique. On vous demande pas souvent votre avis.

Alors on a déplié nos pelles portatives et on s’est mis à creuser. En fait de tranchée, on a creusé chacun notre trou. Puis le caporal est passé en disant que bien qu’on soit en 2ème ligne, il fallait rester vigilant.

Alors on s’est tous foutu dans le trou de Al, tous les 4. Faut dire que Al avait creusé un trou qui aurait pu contenir tout un troupeau d’éléphants. Il était increvable, ce type. Ca faisait deux jours qu’il portait à moitié la mélasse, mais il avait creusé comme un fou. Et il dégaina son jeu de cartes en gueulant :

- Bon, trêve de plaisanteries, les gars ! On remet ça !

On passa une nuit calme. Je dormis encore très peu. L’angoisse ne me quittait pas et, à chaque fois que je fermais les yeux, les pires images m’apparaissaient.

Vers 3 heures, je commençais à m’endormir quand soudain on commença à me secouer violemment. C’était Jacquot :

- Hé, Henri, réveille-toi !

- Fais chier ! Les boches sont là ?

- Non, mais j’en peux plus, Henri. J’ai trop peur pour Alice. Alors le mieux, je crois, serait qu’on se barre…

Ses derniers mots achevèrent de me réveiller complètement.

-     Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

- Je tiens plus. On est là comme des cons à attendre bêtement que les Allemands pointent le bout de leur nez, tandis que notre famille est en danger à Valenciennes. Je tiens plus, je tiens plus !

-     Tu veux qu’on… déserte ! ! !

- Pas vraiment déserté… Enfin, si. Tu t’inquiètes pas pour ta famille ?

- Si, follement, bien sûr…

- Alors, faisons notre devoir. Ce n’est pas vraiment de la désertion, c’est notre devoir !

- C’est pas possible, Jacquot… Tu… Tu sais ce qu’on risque si on déserte ?

- Ouais. On sera fusillé. Mais je préfère mourir pour défendre ma famille. Et puis, ça doit être tellement la pagaille qu’on risque pas de nous retrouver…

- Et puis il faudra probablement traverser les lignes allemandes.

Jacquot tomba sur le cul et se prit la tête à deux mains.

- Je pensais pouvoir compter sur toi. Que ta famille était plus importante que tout. Moi, c’est intolérable de laisser Alice toute seule. Je peux pas…

- Jacquot, faut faire confiance à l’armée allemande. Si on déserte, ça changera pas grand chose. On sera déserteur et y pourra plus nous arriver que deux choses : fusillés par les Allemands en tant que soldat français, ou fusillés par les français en tant que déserteur…

Jacquot attrapa sa casquette et la jeta violemment au sol.

- C’est trop dégueulasse ! On peut quand même pas rester comme ça à rien faire, à attendre que le temps passe pendant qu’Alice… Enfin, merde… Alice, c’est toute ma vie, et je suis là, comme un con, dans un trou plein de merde, à attendre…  attendre…

Il se remit à pleurer.

- Je pensais que toi, Henri, tu avais des couilles… que tu me suivrais…

- J’aimerais bien, Jacquot. Mais ça aidera pas notre famille, c’est sûr. On se fera fusiller et là, on pourra plus grand chose pour eux. C’est dur, mais faut prendre notre mal en patience et attendre la suite des événements…

- S’il est arrivé quelque chose à Alice, je deviendrais fou. J’irai massacrer Guillaume II.

Soudain on se mit à gueuler :

- Vos gueules, les mouettes ! La marée est basse, et on n’est pas au bord de la mer.

C’était le grand Al, qui essayait de dormir. On se tut. De toute façon, on n’avait plus rien à se dire…

Le lendemain matin, on nous secoua à 5 heures. A 6 heures, on nous lut un texte de Joffre. Tout le régiment était réuni et on était tous au garde-à-vous. Le texte de Joffre disait que la retraite était finie et qu’on allait passer à l’attaque. Et qu’il n’était plus question de reculer d’un pas. Sinon c’était la mort.

Et puis on retourna  dans nos trous. Jacquot était tout fou.

- On va se battre ! On va se battre ! On va leur foutre la pâtée, et puis on remontera chez nous !

Al, lui, gueulait :

- Deux jours qu’on n’a pas eu de vin ! Font chier ! Comment veulent-ils qu’on tienne le coup !

La mélasse, lui, ne disait rien. Il était encore épuisé. Le visage terreux et le regard vide. Avait-il compris le texte de Joffre ? Lui, il ne demandait qu’une chose : rester dans un coin et ne plus rien faire.

Ce que l’on fit d’ailleurs pendant toute cette journée. Personne ne vint nous faire chier. On nous laissa nous reposer. D’ailleurs, il valait mieux, s’ils voulaient qu’on soient opérationnels pour se battre. Alors on roupilla. Et on nous amena du vin. Ce qui fait que Al retrouva toutes ses capacités et nous fit tout un discours sur les qualités extraordinaires d’un bon verre de vin.

Et le caporal repassa en nous demandant de rester vigilants. Mais aucun ordre de passer à l’attaque ne nous fut donné.

On entendit les premiers coups de canon en milieu d’après-midi. Et cela commença à se rapprocher. Et la terre commençait un peu à trembler.

- Ca y est, ça va être notre fête ! s’écria la mélasse. Il va falloir se battre !

Il était encore plus pâle. Al le serra contre lui.

- T’inquiète pas, la mélasse. Je serai toujours à côté de toi. Je te quitterai pas. On se battra ensemble…

Puis on commença à entendre des coups de fusil. Mais ça restait lointain.

- Ca doit se battre en 1ère ligne, dans le bois, murmura Jacquot.

On était chacun dans notre trou, le fusil posé sur le bord, et tourné vers le bois, le doigt sur la gâchette.

Le caporal repassa pour nous donner des ordres : il ne fallait pas bouger et attendre les ordres. Et surtout ne pas tirer.

Alors nous attendîmes.

- Alors ils se pointent, les boches ! s’exclama soudain Jacquot. Qu’ils viennent, et je vais leur donner un accueil particulièrement chaleureux ! Ils vont regretter d’avoir envahi la France !

Al se mit à parler encore plus fort.

- De toute façon, moi, j’ai même pas besoin de fusil ! Une bonne planche bien costaud, et je les rétame tous, ces putain de boches !

- Et les balles de leurs fusils ? Tu fais comment pour les éviter ? demandai-je.

-     Ben, j’me protège derrière ma planche, ducon !

La mélasse ne disait rien. Il avait le regard perdu dans le vague. Je pense qu’on était tous inquiets. Et même Al qui faisait le fanfaron. On n’avait jamais vu de boches de notre vie, enfin des boches en uniforme, et on s’était servi d’un fusil que pendant notre conscription. On n’avait jamais fait la guerre, et nos seules cibles n’avaient été pour l’instant que de simples planches en bois, avec un rond tracé au milieu.

Cette situation dura jusqu’au soir. La nuit tomba, et nous étions toujours dans la même position. Les coups de fusil avaient cessé, mais on entendait toujours bombarder.

Quelques obus tombèrent assez loin de nos trous. La mélasse se tassa un peu plus dans son trou. Le sol trembla et Al s’exclama :

- Ce qu’ils sont cons, ces boches ! Je suis sûr qu’ils ont mis que des myopes dans leur artillerie ! Ils sont pas prêts de gagner la guerre !

- Comment t’arrives encore à déconner, toi ? murmura la mélasse. Les boches sont tout près, ils nous bombardent. Ils vont peut-être pas tarder à se pointer ici. Et toi, tu plaisantes comme si t’étais au comptoir d’un bistrot, en train de vider une pinte !

- Je vais pas me laisser intimider par quelques boches à la con. J’ai jamais eu la frousse de ma vie, et c’est pas aujourd’hui que ça va commencer.

En me tournant vers lui, je remarquai tout de même qu’il avait pâli et qu’une de ses mains tapait nerveusement le bord de son trou, tandis que l’autre se crispait sur son fusil.

Jacquot ne parlait plus. Il regardait fixement la lisière du bois. Sans bouger un seul muscle de son corps. On aurait pu le prendre pour une statue.

Moi je commençais vraiment à trouver le temps long. La nuit était tombée depuis un moment et on n’avait toujours pas eu à bouffer.

Soudain les bombardements s’intensifièrent et se rapprochèrent. Les obus tombaient dans le bois juste devant nous. Une forte fusillade éclata. On nous cria de ne surtout pas bouger.

- Ce sont des mitrailleuses qui tirent, dit Al. Sûrement des mitrailleuses allemandes, vu le son qu’elles font !

Alors on vit des ombres sortir du bois. La nuit était claire et étoilée et on voyait jusqu’à la lisière du bois.

- Les boches ! s’écria Al, je vais me les faire ! Je vais m’les faire !

Les ombres couraient vers nous, mais sans tirer. Le son de leur voix nous parvint alors. C’étaient des Français. Des dizaines de soldats français qui couraient ventre à terre.

En arrivant vers nous, presque à notre hauteur, un soldat cria :

-     Les boches arrivent ! Barrez-vous !

Al s’exclama aussitôt :

- Vous allez où là, faut se battre !

- Y a rien à faire, continua l’autre, ils sont trop nombreux ! Barrez-vous !

Jacquot était déjà sorti de son trou et les suivait en courant comme un fou. Je n’ai pas pris le temps de réfléchir. Ce n’était pas trop le moment. Je suis sorti de mon trou, le fusil en bandoulière, et j’ai suivi Jacquot.

Ca courait dans tous les sens. J’aurais aimé apercevoir notre caporal, pour lui demander ce qu’il fallait faire : fuir ou rester à son poste. Mais il n’était pas dans les parages. Et je ne pouvais pas abandonner Jacquot.

Je me retournai un instant vers Al et la mélasse. Ce dernier était resté prostré dans la même position que tout à l’heure, le regard toujours dans le vide. Mais Al venait de le choper et il le sortait de son trou. Al avait lui aussi choisi de fuir.

Les bruits de mitrailleuses redoublaient d’intensité derrière nous. Et la canonnade était toujours aussi intense.

Je ne pensais plus qu’à une chose : courir et ne pas me laisser distancer par Jacquot. Avec tout notre barda sur le dos, on ne pouvait pas courir trop vite. J’étais déjà essoufflé, et mes pieds me faisaient hurler.

On courait dans des champs au sol irrégulier, et plusieurs fois je trébuchais mais me rattrapait au dernier moment.

On commençait à s’éloigner de la fusillade, mais Jacquot continuait à courir. Je commençais à avoir le souffle court. J’en pouvais plus. Je n’avais jamais été très fort à la course, et là en plus j’avais un handicap.

Soudain Jacquot arrêta de courir et je le rattrapais. Il soufflait comme un bœuf, plié en deux.

Il réussit à dire, entre deux souffles saccadés :

- Je sais pas… ce qui m’a pris… C’est con… Je voulais… me battre… Et puis, la panique. Je sais pas… J’ai pas pu me contrôler… Je me suis barré…

Il s’effondra sur le sol, en larmes. Je me laissais tomber à côté de lui.