Jean-François MAILLET

écrivain

Lors de la relecture de mon roman avec mon éditeur, nous avons décidé de supprimer cette scène.

Dans le premier roman, « Maxi-Frissons… », il y avait deux entractes, j’avais construit le roman comme une pièce de théâtre et j’avais trouvé ça très sympa. J’ai décidé de faire la même chose pour le deuxième en mettant une entracte. Mais la différence avec le premier, c’est que cet entracte n’ajoutait rien du tout à l’intrique, à part qu’il permettait de faire une pause et de connaître un peu mieux les héros de l’histoire.
La scène a donc été supprimée. En voici l’intégralité.

Pour resituer le passage, Denis, Etienne, Jojo, Aurélie et Elisa décident de passer leur week-end sur l’île d’Ouessant…

 

 

Les cinq aventuriers passent le porche du camping, tandis qu’une fine bruine mouille Ouessant. Devant eux se dresse un bâtiment tout en longueur aux fenêtres cerclées de briques. Derrière, le terrain est occupé par quelques tentes. Denis pousse la porte de l’accueil. Dans son dos, Jojo grogne, comme il le fait depuis qu’il a posé le pied sur l’île.

- C’est un vrai voyage à la con : il pleut, j’ai été malade comme un chien sur ce foutu bateau de merde…

Elisa glisse :

- Forcément, un p’tit déj à la bière avant de monter sur un bateau, c’est pas l’idéal.

- …et, comble du comble du summum, on vient de se taper trois kilomètres à pied chargés comme des baudets, alors qu’il y a des cars qui font la navette entre le port et le bourg.

Etienne se retourne et lâche en soupirant :

- Je t’ai déjà expliqué, Jojo… Si on a marché, c’est parce qu’on n’est pas ici pour se balader en bus… Et ça nous permet de mieux appréhender l’île, de la découvrir peu à peu.

- Vous me faites marrer ! ricane Jojo.

Denis ressort de l’accueil avec une charmante jeune fille qui leur montre leur emplacement, à côté d’un petit buisson. Ils posent leurs sacs et sortent la tente amenée par Elisa. Cette dernière explique :

- Elle est grande, mais pas trop difficile à monter… Il y a un hall et deux chambres.

Peu après Jojo, complètement enfoui sous la toile, commence à se plaindre :

- C’est quoi, cette merde ?… Y a une porte, quelque part ? Et elle m’a pas l’air bien étanche… Avec la pluie d’ici, on va boire la tasse ! Et on va s’amuser, pour enfoncer les piquets, y a de la caillasse partout !

Elisa lui fonce dessus.

- Il commence à me gonfler, lui ! Cette tente, elle est super étanche… Laisse-moi faire… Les hommes, c’est franchement  pas manuels…

Après quelques jurons et un peu de sueur, tout est terminé. Jojo sort son matelas et son sac de couchage, puis s’assoit pour défaire ses chaussures.

- Qu’est-ce que tu fous ? s’exclame Elisa, il est plus de midi, on va aller bouffer !

- Je suis mort ! Vous faites ce que vous voulez, mais moi je commence par une sieste !

Il rentre dans son duvet.

- Au moins on l’entendra plus grogner !

La bruine a cessé et un timide soleil tente de percer les nuages.

- C’est le changement de marée, lance Denis d’un ton professoral, on va avoir un bel après-midi.

Aurélie le regarde, surprise :

- Je ne savais pas que tu avais fait des études de météorologie !

Denis continue :

- Eh, vous n’entendez pas les crêpes qui nous appellent ?

Affamés, ils prennent la direction du bourg.

 

*

* *

 

Les quatre touristes sont installés à la crêperie Ti Ar Dreuz. Le serveur les a placés près d’une fenêtre avec vue sur la rue principale de Lampaul.

- …Vous avez regardé la crêperie de l’extérieur, avec ce mur qui penche ? s’exclame Elisa, s’il est décidé à tomber, qu’il attende au moins qu’on ait fini de manger !

Le serveur vient vers eux pour prendre la commande. Denis prend une spéciale « andouille de Guéméné / oignons ». Quand il repart, Elisa jette un regard noir à son camarade :

- Ca y est, tu vas péter toute la nuit ! Tu l’as fait exprès, ou quoi ?

Elle continue :

- L’île a l’air très belle ! Mais je n’ai vu aucun magasin de fringues.

Denis s’exclame :

- J’y crois pas ! T’es bien une nana, toi ! T’es venue ici pour faire les magasins ? Ben, tu vas être déçue !

- Non, je me demandais juste comment les filles de l’île faisaient pour se fringuer…

Etienne se mêle à la  conversation.

- Elles vont sur le continent.

- Ca fait cher de la robe, avec le bateau.

- Elles doivent s’organiser, faire une liste…

Elisa conclut :

- Je ne pense pas que ça me plairait de vivre ici…

- Il faut y être né, place Etienne.

- T’es coupé du monde. Si tu veux faire un tour en bagnole, c’est rapide. Et si tes amis te font la gueule, tu fais comment ? C’est un endroit pour les vieux. Moi, je déprimerais…

Le serveur apporte les crêpes. Denis se jette sur la sienne. Etienne prend la cruche de cidre et commence à vouloir servir les filles, mais elle est vide. Il s’exclame, en regardant Denis :

- J’y crois pas, il a tout bu !

Denis, un peu honteux, baisse la tête et murmure :

- Y a qu’à en redemander… Excuse, j’ai pas fait gaffe… Et  ils n’avaient qu’à nous mettre une cruche plus grosse !

Aurélie finit sa crêpe puis lâche :

- Finalement, c’est pas mal les vacances… En fait, je suis jamais trop partie. Mes parents sont agriculteurs et, comme ils ont des bêtes, on devait rester à la ferme. Je les aidais, et j’avais la plupart de mes copines au village qui, elles non plus, ne partaient pas. Je ne savais pas ce que c’était, les vacances, ça ne pouvait pas me manquer !

Le serveur revient et ils commandent une crêpe dessert, sauf Denis qui reprend une galette. Elisa donne son propre avis sur les vacances.

- Je n’ai jamais aimé ça. On partait en camping. Moi j’aurais préféré rester à la maison, pour être avec les copines. Je ne peux pas vous dire combien j’enviais celles qui restaient ! J’ai un seul bon souvenir, c’était à Notre-Dame-de-Monts, en Vendée. J’avais 16 ans et je suis sortie pour la première fois avec un garçon… Mes parents passaient leur temps à me chercher partout, ils en ont eu tellement marre qu’on est repartis plus tôt que prévu.

Ils prennent un café, paient l’addition et sortent sous un soleil éclatant.

 

*

* *

 

La nuit tombe sur l’île. Les cinq amis au complet sont installés dans la salle de restaurant du Ty-Korn. Le mur de droite est recouvert par une fresque représentant la pointe de Pern par gros temps.

- Jojo, t’as tout loupé, cet après-midi ! s’exclame Denis.

- Ouais, t’as manqué Denis essayant de se faire un mouton ! lâche Etienne en riant.

Son cousin fait semblant de lui balancer une claque, puis continue :

- J’ai découvert quelque chose, c’est que les moutons adorent les spéculoos…

Aurélie réussit à placer :

- Si les ragoûts de mouton ont maintenant un goût de cannelle, on saura pourquoi… On a bien rigolé aussi quand tu as fini les quatre fers en l’air dans un pré après cette folle descente !

La serveuse vient vers eux et commence à leur expliquer le menu, vantant les mérites du poisson du jour. Ils choisissent. Alors qu’elle s’en va, Jojo l’interpelle :

- Excusez-moi, madame, mais… est-ce qu’il y a un MacDo sur l’île ?

Elle le regarde, interloquée, puis s’éloigne.

- T’es vraiment con, s’exclame Elisa, tu ne peux pas la fermer ! Je crois que je préfère quand tu es bourré !

- Moi, je t’adore, Jojo ! s’exclame Denis, t’es le roi de la blague de base et, en week-end, ça fait du bien…

La serveuse apporte les plats. Tous ont pris le poisson du jour, sauf Denis qui s’est laissé tenter par la saucisse fumée d’Ouessant cuite dans les mottes. Elisa se rebelle :

-  J’y crois pas, tu le fais exprès ! Tu vas roter toute la nuit ! Tu vas dormir à la belle étoile, toi !

Ils mangent, tandis que Denis et Jojo s’occupent surtout de la bouteille de muscadet. Puis Jojo demande :

- Bon, est-ce que vous connaissez la différence  entre une cravate de macho et une queue de vache ?

Denis lâche du tac au tac :

- Les deux chassent les mouches !

- Non, c’est pas ça…

Etienne :

- La vache et le macho puent autant l’un que l’autre. Après, je ne sais pas ce que la cravate vient faire dans cette histoire !

- Ben c’est simple : la queue de vache et la cravate cachent complètement le trou du cul qui est derrière.

Ils éclatent de rire. La serveuse débarrasse et amène la carte des desserts. Jojo lui demande :

- C’est quoi le truc plus lourd que vous avez ? Parce que moi, le poisson, ça ne me cale pas !

La serveuse, un peu éberluée, lui répond :

- Vous devriez prendre le far aux pruneaux…

- OK

- Pareil pour moi, dit Denis.

Les autres prennent une glace. Puis ils descendent au bar, qui se trouve sous le restaurant, pour boire un dernier verre. Le comptoir, occupé par quelques jeunes, a une forme de barque et, derrière, sont affichés un drapeau irlandais et un drapeau breton. La sono diffuse un air du groupe Sonerien Du. Denis et Jojo commandent une Murphy, Elisa et Etienne un café, Aurélie une tisane.

- Cette île a tout pour plaire, lance Etienne, la bouffe, les paysages…

- …Manque plus qu’une belle fille, dit Denis, et le tableau sera complet !

- Tu oublies Aurélie et Elisa.

- Aurélie est déjà prise et Elisa…

Cette dernière lâche :

- Elisa, il est hors de question qu’elle embrasse un mec qui pue la saucisse fumée à dix mètres !

Aurélie appuie sa tête sur l’épaule d’Etienne.

- Je crois qu’on va aller se coucher, dit ce dernier, si on veut profiter de l’île demain…

- Excellente idée, approuve Elisa.

Etienne et les deux filles se lèvent.

- Nous, on reste un peu, prononce Jojo, parce que ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de boire de la Murphy à la pression !

- OK, lâche Elisa, mais essayez, en rentrant, de pas vous écrouler sur la tente !

En sortant, ils croisent une très jolie rousse, aux longs cheveux épais et frisés en vague, au visage constellé de  taches de rousseur et aux formes harmonieuses. Tandis que les trois touristes disparaissent dans la nuit, elle fait la bise aux garçons qui sont au comptoir et commande une bière bretonne. Denis s’exclame :

- Elle, elle est pour moi !

Il se lève et s’installe à ses côtés. La fille ne le regarde pas, elle est plus intéressée par les conversations de ses voisins. Alors il lui demande :

- Excusez-moi, vous êtes née à Ouessant ?

Sans se retourner, elle lâche :

- Vous, vous êtes de Gonfl’Land ?

Elle regarde sa montre.

- Vous ne m’avez pas compris… Je veux juste discuter, vous payer une bière…

La porte s’ouvre sur un mec baraqué, le crâne rasé. Le visage de la rousse s’illumine d’un large sourire. Il s’approche d’elle et ils s’embrassent sur la bouche. Denis songe :

- Ses muscles, c’est de la gonflette, ou du vrai ? Pour le savoir, il n’y a qu’une solution…

Le nouveau venu se tourne vers Denis :

- Ca vous dérange de changer de place ?

- Oui, parce que votre copine commençait à tomber sous mon charme.

Le crâne rasé chope Denis par sa veste.

- Vous n’aimez pas les étrangers ? lâche le détective en souriant.

Tout en songeant :

- Allez, on va savoir…

Il balance son poing droit dans les abdos du mec, qui encaisse sans trop de mal.

- OK, c’est pas de la gonflette…

Il sent le poing de son adversaire s’écraser sur son visage. Il s’envole et retombe lourdement sur le plancher. L’autre est au-dessus de lui. Il lève sa chaussure droite, prêt à le frapper en pleine figure. Denis fait mine de se relever, mais l’autre rapproche son pied.

- C’est bon, ça va, j’ai compris…

Jojo se lève pour l’aider à se remettre debout. Le patron lance d’une voix forte :

- T’as raison, Cédric, faut pas se laisser emmerder par ces connards de Parisiens !

Les deux touristes sortent. Sitôt la porte refermée, Jojo laisse éclater sa colère :

- T’es trop con ! Franchement, tu ne t’arranges pas ! Tu n’avais aucune chance contre lui ! Et à cause de tes conneries, on se retrouve dehors… et je n’ai même pas fini ma bière !

En se dirigeant vers le camping, ils aperçoivent les éclats blancs du phare du Créac’h qui éclaire, par intermittence, les façades des maisons du bourg. Arrivés au camping, ils entrent dans la partie de tente qu’ils partagent avec Elisa, et ils se couchent tout habillés dans leur duvet. Leur camarade de chambrée se réveille brusquement :

- Ca caille ! Je suis gelée ! Le camping, je crois que ce n’est pas fait pour moi.

Jojo lui propose aussitôt :

- Je te fais une petite place dans mon duvet, si tu veux…

- Ca va pas, non ? Je les connais, tes plans à la con !

Elle se retourne de l’autre côté. Jojo se relève et se rend aux toilettes. Dix minutes plus tard, soulagé, il se recouche en soupirant :

- Ca va aller mieux, je crois que je vais pouvoir m’endormir… si Denis ne se met pas à ronfler !

 

*

* *

 

Le soleil apparaît sur la ligne d’horizon. Ses éclats éblouissent le haut des falaises de la côte sud de l’île. Le contraste entre les récifs restés dans l’ombre et le haut de la falaise en pleine lumière est saisissant. La mer scintille. Les seuls bruits sont le ressac de la mer sur les rochers et le cri des mouettes. Un vent guilleret balaie les genêts et les fougères peuplant la lande.

Aurélie et Etienne, serrés l’un contre l’autre, assistent au spectacle du soleil prenant possession de l’île. Ils restent immobiles. Un pêcheur apparaît brusquement devant eux, surgissant d’un escalier construit à flanc de falaise. Il les salue d’un ton bourru.

- Sympa, hein ? Ce qui est bien, dans cette île, c’est qu’elle change tout le temps d’aspect, suivant l’heure de la journée ou le temps qu’il fait…

Etienne demande :

- La pêche a été bonne ?

- Quelques crustacés…

Il leur ouvre sa besace pour leur montrer.

- Ca fera une entrée pour ce midi…

Puis il relève la tête.

- Vous faites le tour de l’île ?

- On est juste venus voir le lever du soleil.

- Vous êtes à vélo ?

- Non, à pied.

- La plupart des touristes, ils choisissent le vélo, on a l’impression qu’ils sont là pour faire du sport plus que pour admirer le paysage ! Cette île, pour bien la découvrir, il faut prendre son temps. En une journée, c’est pas possible… Il y a tellement d’endroits différents… Mais je vous ennuie…

- Pas du tout, dit Etienne, on a le temps.

- Alors, suivez-moi…

Il passe devant et ils longent la falaise vers l’Ouest en empruntant un étroit sentier cerné par les fougères. Le pêcheur, qui se prénomme Louis-Jean, leur montre l’île de Molène, posée sur l’horizon, au large.

- Entre Ouessant et Molène, c’est le Fromveur, un endroit très dangereux avec des tas de récifs dissimulés par la mer… Il y a eu plusieurs naufrages, dont celui du Drummond Castle en 1896. Il a coulé en 15 minutes. Il y avait du brouillard et le capitaine s’était trompé de route. Il n’y a eu que 3 rescapés, sauvés par les gens de l’île. C’étaient des Anglais et la reine d’Angleterre, en reconnaissance, a fait construire le clocher de l’église… Là-bas, il y a le phare du Kéréon. A l’intérieur, c’est un vrai palace, tout en lambris et en parquets digne de Versailles. Mais, depuis 2004, il est automatisé.

Louis-Jean leur montre des petites criques isolées et des récifs aux formes bizarres qui portent tous un nom. Ensuite ils reprennent dans les terres et arrivent au hameau de Ker Goff et à la maison de Louis-Jean, une petite bâtisse aux volets violets. Etienne et Aurélie le remercient chaleureusement pour la balade et reprennent la direction du bourg. Arrivés au camping, ils découvrent Elisa étendue de tout son long sur l’herbe, prenant un bain de soleil.

- Ils sont où, les garçons ? demande Etienne.

- A ton avis ?

- Au bar ?

- Perdu ! Ils dorment encore.

Etienne lance :

- Je sais comment les réveiller.

Il hausse la voix.

- Ca va être l’heure de l’apéro !

Deux têtes ensommeillées surgissent de la tente, le visage tout froissé. Denis prononce d’une voix pâteuse :

- L’apéro ? Quand ?

 

*

* *

 

Les cinq amis, après s’être nourris de sandwichs, et de quelques bières pour Jojo et Denis, louent des vélos et s’engagent dans la côte qui mène à la pointe de Pern. Sur leur gauche ils aperçoivent le phare de la Jument. Les deux buveurs de bière se font rapidement distancer. A mi-pente Jojo se met à hurler :

- STOP !

Ils s’arrêtent.

- On n’en peut plus ! C’est trop dur ! Continuez sans nous !

- On est presque en haut ! répond Etienne.

Elisa murmure :

- En même temps, s’il faut qu’on tire deux boulets toute l’après-midi, autant qu’ils restent au village !

Jojo reprend :

- On va au Roch-Ar-Mor ! On vous attend là-bas !

Les deux garçons font demi-tour. Les trois autres quittent le bourg. La lande s’ouvre devant eux. Au fond, ils aperçoivent le phare du Créac’h et, sur leur droite, de nombreuses maisons disséminées dans la lande. Le vent souffle de l’Ouest et freine leur progression. Ils passent devant un tout petit moulin en bois noir, posé sur son socle en pierre. Après une dernière côte, ils arrivent au Créac’h. Ils abandonnent leurs vélos et vont admirer les récifs explosés par les tempêtes et les blocs de granit perdus au milieu de la lande et sculptés par les intempéries. Les rochers ont les formes les plus insensées, ressemblant à des animaux ou des hommes burinés par les embruns en furie. Après le chaos de rochers, ils longent une longue plage de galets et passent devant une maison en ruine, qui abritait autrefois une corne de brume. Ils arrivent à la pointe du Pern. Au milieu des rochers et des récifs, dans un chaos de fin du monde, se dressent deux pylônes et le phare du Nividic. Un système de câbles permettait le ravitaillement par  gros temps. Sur le phare, construction très simple en béton, se trouve une plate-forme d’hélicoptère. Les trois amis s’assoient.

- Denis et Jojo sont trop cons, ils ont tout loupé ! s’exclame Elisa.

- Je ne sais pas dans quel état on va les retrouver ! dit Etienne, tout un après-midi dans un café, ça ne va pas être beau !

Ils rejoignent le Créac’h par un petit chemin dans les terres et reprennent leurs vélos. Ils longent des marais. Le vent les aidant, le retour est plus facile.

- Finalement c’est cool, le vélo ! s’exclame Elisa, ça me rappelle une des rares fois où mon père avait un peu de temps à me consacrer, et où il m’a emmenée faire un tour de vélo dans la plaine. On est partis comme des fous, ça allait tout seul. On a fait trente bornes en un temps record, et on a fait demi-tour. Là, on s’est retrouvé avec le vent de face. On a galéré, pour rentrer ! Je ne suis pas sportive et, au bout d’un moment, j’ai craqué. Je me suis assise sur le bas-côté, j’ai dit à mon père de venir me rechercher en voiture. Il n’a pas voulu, il a fallu que j’aille jusqu’au bout. J’ai fini à pied, presque à quatre pattes…

Arrivés à Lampaul, ils rendent leurs deux-roues à la boutique de location, puis entrent au Roc’h Ar Mor. Jojo et Denis, une bière à la main, sont installés près d’une grande fenêtre donnant sur la baie de Lampaul et ses falaises. Les cyclistes commandent des jus de fruits, tandis que Denis s’exclame :

- Alors, Etienne, tu trouves ça comment, Ouessant ?

- Il y a tout : les phares, la lande, les récifs, les hameaux isolés, les moutons en liberté…

- Ouais, c’est chouette, enchaîne Aurélie, et puis ces deux jours m’ont permis de vous connaître un peu mieux. J’aime beaucoup votre complicité, l’amitié qui vous unit, même si vous passez votre temps à vous charrier… Ca m’a rappelé la seule fois où je suis sortie de la ferme de mes parents et où j’ai été monitrice dans un camp d’ados dans le Périgord. Le soir, c’était un peu la même ambiance.

- Ah bon ? Tu as retrouvé la même ambiance ? s’étonne Elisa, alors il y avait aussi des mecs qui picolaient tout le temps, et qui rotaient la saucisse, et qui pétaient l’oignon, et qui sortaient des vannes nullissimes, plus lourdes qu’un convoi de trente-huit tonnes ?

Jojo déclare :

- Est-ce que tu as aussi apprécié la mauvaise humeur permanente d’Elisa ?

Cette dernière ne prend pas la peine de relever. Etienne fixe l’océan et dit :

- La prochaine fois, on pourrait venir plus longtemps, par exemple une semaine…

- Oui, on n’a pas eu le temps de tout voir…, ajoute Jojo.

- T’es trop fort, toi ! explose Elisa, tu en as vu quoi, de l’île ? Les bars et la tente ? Ca vaut le coup de venir jusqu’ici !

Etienne jette un regard à l’horloge du bar.

- Je ne voudrais pas faire le rabat-joie de service mais… on a un bateau à prendre…

Jojo finit sa bière et ils quittent le bar. Au camping, ils démontent la tente puis marchent d’un pas résigné vers l’embarcadère.

 

*

* *

 

Quand ils arrivent au port, l’Enez Eussa III est à quai. Les cinq touristes avancent vers le bateau.

- Et si on restait là ? s’exclame soudain Etienne en tenant fermement la main d’Aurélie. Je n’ai pas envie de partir. Je crois que je suis tombé amoureux de cette île…

- Plus que moi ? plaisante Aurélie.

Etienne l’attrape et l’embrasse. L’embarquement commence. Ils s’installent sur le pont pour profiter une dernière fois du paysage. Les moteurs du navire commencent à vrombir. Une larme coule sur la joue d’Etienne. Aurélie s’en aperçoit et se serre contre lui.

- Ca va ?

Le bateau recule, manœuvre puis fait route plein gaz vers la haute mer, longeant les hautes falaises de la pointe de Pen Arlan.

- Juste un p’tit coup de blues… On était bien, ici !

Elle l’embrasse tendrement. Le navire dépasse la presqu’île de Pen Arlan et se dirige droit vers Molène. Dans moins de trois heures, ils poseront le pied sur le continent. Retour dans la vraie vie.